Max Butlen, actuellement directeur adjoint de l’IUFM de l’académie de Versailles et intervenant lors de la première table ronde, s’est prêté au jeu des questions et répond à Nicolas Bénard de la rédaction du Petit Quentin.

Max Butlen © Photothèque Casqy
Le Petit Quentin : Comment définiriez-vous le conte ? Quelles sont ses spécificités ?
Max Butlen : Les contes sont des récits populaires de voie orale dont l’origine (comme celle des mythes) est extrêmement ancienne dans l’histoire de l’humanité. Des conteurs performants se sont transmis une véritable littérature orale de génération en génération en ne cessant de l’adapter, de la modifier en tenant compte des attentes et des réactions de leurs publics. Voilà qui explique la multiplicité des versions qui, tout en s’influençant les unes les autres, varient sensiblement, selon les époques et les lieux : les villages, les régions, les pays.
Le conte en tout cas relève du genre narratif, il repose sur l’exposé d’une fiction : dans le conte tout est possible. Généralement, le conteur présente les aventures et les épreuves qu’a affrontées un personnage qui , le plus souvent, a vécu dans un autre temps et dans un autre lieu que l’auditeur ou le lecteur. Des formules initiales comme «Il était une fois» évoquent ces temps lointains, quelque peu irréels mais à forte charge symbolique.
Le Petit Quentin : De quelle époque datent les plus anciens contes dont nous avons connaissance ?
Max Butlen : On ne peut dater que les versions écrites. L’entrée en écriture des contes est un phénomène relativement récent. En France, au XVIIe siècle le genre des « contes de fées » est à la mode dans les salons. Charles Perrault collecte ces contes traditionnels de veillées populaires ; il les retranscrit, les adapte et les réécrit dans la langue de la cour ce qui donne naissance aux Histoires ou contes du temps passé avec des moralités (ou Contes de ma mère l’Oye) avec les neuf contes : Le Petit Chaperon rouge, La Barbe bleue, Le Maître chat ou le Chat botté, Les Fées, Cendrillon ou la Petite Pantoufle de verre, Riquet à la houppe, Le Petit Poucet, Peau d’Âne. Dans le monde, la plus ancienne version écrite de contes semble provenir d’Asie, il s’agit d’un recueil écrit en sanskrit au Ve ou peut-être au VIe siècle et intitulé le Pañchatantra. Il raconte l’histoire de deux chacals (Kalila et Dimna) dont les aventures inspireront Le roman de Renart et aussi les fables de La Fontaine.
Le Petit Quentin : Peut-on opposer le conte oral (évolutif) au conte écrit (immuable) ? L’homme doit-il écrire le conte ?
Max Butlen : Anthropologues, folkloristes, conteurs, écrivains ont fait entrer les contes dans la littérature écrite pour sauvegarder un patrimoine menacé de disparition compte tenu des évolutions sociales et culturelles. C’est un fait et il semble qu’aujourd’hui, les contes existent surtout par leurs versions écrites qui donnent d’ailleurs davantage naissance à des lectures orales qu’à des performances de conteur. Mais la littérature de jeunesse donne une nouvelle vie aux contes, on réexplore ainsi les articulations, écouter-lire-dire-écrire- réécrire des contes. En fait, le conte écrit n’est nullement immuable puisque les versions écrites sont innombrables. Sensiblement différentes, elles ne cessent de se multiplier. L’invitation à la réécriture est d’ailleurs une tendance forte des éditeurs, des écrivains, des conteurs… et des enseignants.
On a longtemps pensé que les mythes, notamment dans l’Antiquité, proposaient aux hommes un modèle de vie universel. Le conte est-il lui aussi porteur d’un message universel ? Le conte est-il le miroir de l’homme ? Est-il transculturel ?
Les mythes sont explicatifs et se situent du côté des dieux, des morts, des légendes des origines (par exemple le mythe du géant Atlas chargé de soutenir les cieux jusqu’à la fin des temps). Ils donnent à comprendre le statut de l’homme dans le monde. Les contes quant à eux, se situent résolument du côté des hommes réels (Le meunier, le cadet de famille, une cucendron). Il est vrai cependant qu’il existe de nombreux contes étiologiques qui disent l’origine de telle caractéristique d’un animal ou de l’homme (Les histoires comme çà de Kipling par exemple) mais le conte à la différence du mythe désacralise l’univers. Si la magie et les fées y sont représentées, les dieux en sont généralement absents et les multiples péripéties dramatiques auxquelles les héros sont soumis se terminent généralement bien. Tandis que le mythe relève du tragique, le héros du conte renvoie à l’individu de chaque jour, à ses combats quotidiens pour améliorer son sort (avoir à manger, un travail, une femme). Souvent le héros est un(e) jeune personne déshérité(e) qui, contre toute attente finit par tirer son épingle du jeu et par conquérir sa place au soleil. D’un bout à l’autre de la planète, le message du conte est majoritairement optimiste même s il existe aussi des contes d’avertissement qui ont pour but de mettre les enfants en garde contre les dangers du vaste monde (Le petit chaperon rouge dans sa première version écrite).
Bien que les contes d’un pays à l’autre aient des airs de parenté, la polymorphie caractérise les contes, ce qui a provoqué diverses tentatives de classification et la recherche de contes types, pour rapprocher les variantes à travers le monde. Des folkloristes ont fait ce travail, ce qui a permis de souligner les similitudes et les différences dans le traitement des personnages et des motifs. Le conte est donc universel et singulier parce que les conteurs parlent tous de la condition humaine qui n’est jamais ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.
Le Petit Quentin : Est-il vrai que les contes s’adressent essentiellement aux enfants. Le conte peut-il être transgénérationnel ?
Max Butlen : Initialement le répertoire des contes s’adresse massivement aux adultes. Il reflète leurs craintes, leurs difficultés à vivre, leurs croyances, leurs espoirs, leurs peurs. On peut penser qu’une des fonctions du conte est de rassurer ces publics populaires sur leur devenir. Autrefois, à la campagne, les enfants assistaient aux veillées et entendaient ces histoires, personne ne songeait à les écarter du cercle d’écoute. Avec le temps, ils sont devenus les destinataires principaux de ces récits sans doute parce que comme le dit Bettelheim les parcours des héros du conte peuvent aussi être interprétés comme une représentation symbolique des angoisses profondes et les désirs conscients et inconscients des enfants au sein de leur famille et de leur milieu social. Depuis une trentaine d’années le conte retrouve ses dimensions transgérationnelles grâce à des conteurs qui savent s’adresser aux deux publics et aussi tout simplement lors des rituels de lecture des parents aux enfants, le soir., grâce à la littérature de jeunesse qui permet de lire ensemble les contes d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs.
Le Petit Quentin : Le conte emprunte souvent au mystérieux, à la magie, au fantastique. Se définit-il nécessairement par l’emploi de ces thématiques ? Comment le conte affronte-t-il la modernité ?
Max Butlen : Dans les typologies des contes, certains distinguent les contes d’animaux (qui ne mettent en scène que des animaux), les contes merveilleux (d’ogres et de fées), les contes religieux, les contes facétieux, les contes de randonnée… Ces typologies sont discutables mais elles permettent de voir que les contes merveilleux ne sont qu’un sous-ensemble d’une production orale et écrite considérable. Au total, Le conte reste un domaine .essentiel de la littérature et il s’est parfaitement installé dans la modernité, il garde une place essentielle dans la culture écrite et a su conquérir d’importantes « parts de marché » au cinéma, à la télévision, dans les jeux vidéo et sur le web. C’est un des domaines littéraires les plus résistants et les plus flexibles.